RAJE fait son Festival /// La Mauvaise Nuit, le spectacle décortiqué par Adeline Avril

RAJE fait son Festival /// La Mauvaise Nuit, le spectacle décortiqué par Adeline Avril

A 15h55 du 8 au 27 juillet 2022 | relâches les 14 et 21 1h45*

| MAIF - 139 av Pierre Sémard | www.theatredutrainbleu.fr * La durée du spectacle inclut le trajet A /R gratuit en navette depuis le Ttb production estrarre de Marco BALIANI traduction Olivier FAVIER et Federica MARTUCCI mise en scène Julien KOSELLEK avec Laurent JOLY

 

LA  MAUVAISE NUIT: MÉCANIQUE D’UNE MORT ANNONCÉE

 

“La violence inassouvie cherche et finit toujours par trouver une victime de rechange”. 

René Girard

 

Tano est le narrateur que nous apprenons à connaître, il n’entre pas dans la norme, mais en rien il ne représente un danger pour ceux qui représentent cette norme. Pourtant un soir, Tano va sortir son chien “qui le regarde d’un regard presque humain” plus tard que d’habitude, en tous cas au mauvais moment. Cela lui vaudra un contrôle d’identité et la tragédie à la fois tristement intemporelle et contemporaine qui suivra. Ce Tano auquel l’on s’attache, ses agresseurs ne le voient pas en tant que personne, ils ne voient pas la richesse que nous voyons en Tano.

 

La mauvaise nuit du titre, c’est celle qui va coûter sa vie à Tano, adolescent “différent”, parce qu’il va tomber sur un groupe de policiers en fin de journée, qu’ils vont se transformer en une meute affamée de sang. La mauvaise nuit d’un bouc émissaire de circonstance, donc, qui va se trouver au mauvais moment au mauvais endroit et cristalliser la haine d’un groupe constitué en autorité au point qu’ils vont en arriver à la mise à mort annoncée de Tano qui lui, est seul, désarmé, démuni, donc sans recours aucun face à cette violence qui n’a plus de moteur que la haine de ce qui est différent.
 

LA DURE REALITE DECRITE PAR MARCO BALIANI
 

Cette pièce de l’auteur italien Marco Baliani, questionne et décrit aussi cliniquement que possible les mécanismes en jeu dans ce drame d’injustice difficilement supportable. Ce qui est troublant c’est ce mélange de réalisme narratif et de procédés littéraires propres au courant théâtral qu’il a initié : fragments, ellipses, itérations entre intériorité et perception groupale aveuglée-aveuglante. Un peu  comme lorsqu’on regarde, voyeur impuissant,  une scène dérangeante en étant par moment aveuglée par un girophare. 

 

Auteur autodidacte inspiré par l’art du conteur chez Leskov (par Walter Benjamin), et initiateur du théâtre-récit ou théâtre de narration, Marco Baliani a construit une pièce faite de perpétuels allers et retours entre la perception de la victime et de ses bourreaux, ainsi, il ne nous livre pas une pure charge mais déconstruit l'ingénierie de la violence en tant que fait à la fois psychologique et social.

Cette écriture même représente à la fois une gageure pour le comédien qui doit incarner, seul en scène, des personnages multiples aux ressentis tantôt primaires tantôt complexes, mais c’est aussi un casse tête sans doute pour le metteur en scène.

 

Pari réussi pour Laurent Joly, qui livre une performance physique, éructante, étonnante et parfois sauvage, à la fois narrateur et  incarnation tour à tour bourreaux et victime .

Pari réussi aussi pour le metteur en scène.

 

La pièce, accès sur la dénonciation de la violence légitime incarnée ici par la police, peut dériver jusqu'à la nausée que l’on peut ressentir devant toute forme de violence exercée par un collectif qui se sent fort et légitime sa mise à mort du faible, du marginal. Aussi, l’on peut y voir la déploration de ce constat de Hobbes que l’homme est un loup pour l’homme malgré quelques fulgurances et le constat que depuis la nuit des temps, le groupe diffère la violence pulsionnelle interdite en désignant une victime sacrificielle symbolique.

Ici, Tano.

 

Cette pièce intéressera les amateurs de théâtre exigeant axé sur le réel, le politique. C’est la marque de fabrique de l’ensemble théâtral Estrarre et celle du Théatre du train bleu. Cependant ici exigeant ne veut pas dire élitiste, car la pièce n’intellectualise pas la violence, ni le propos; elle est destinée à toutes et tous, elle dure 50 minutes, ce sont 50 minutes intenses durant lesquelles votre capacité de réflexion comme votre sensibilité sont sollicitées. 

Article : Adeline Avril


Pierre Avril

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